Essayons les essais


#21

Hier, j’ai ouvert Playing in the dark de Tony Morrison (nb: la bibliothèque de Paris a traduit ça Jouer dans la lumière. Bravo. Sérieusement, bravo.)
Bon, je suis amoureuse. Enfin, disons, que je renouvelle mes noces avec Toni :heart:

Il s’agit d’un très court essai sur la place des Noirs (et beaucoup plus “du” Noir, tant il est déconstruit et fétichisé) dans la fiction américaine, et plus grave encore dans l’enseignement de la littérature américaine (elle évoque par exemple les professeurs de littérature, de haut rang, qui sont fiers de ne jamais avoir lu de littérature afro-américaine). Et montre très bien comment cela rejoint la construction du Blanc, ce non-dit inconsciemment pensé comme universel.
En fait, je suis tombée dessus car elle évoquait, dans la littérature, ce dernier point qui est précisément un des points de ma thèse. Nous nous rejoignons d’ailleurs sur l’origine (et c’est logique), le 17ème, les révolutions et la mise en place de la ligne de couleur. Bref. Ce point mis à part.

Elle répond aux malaises que je vis depuis quelques années en tant que lectrice ainsi qu’à mes blocages d’écriture (sans pour autant les dépasser, loin de là) anthropologique comme autre (je fais plus du yaourt que de la fiction pour le moment :sweat_smile:).
Résultat, je lisais une page, j’en écrivais dix de réflexions derrière (promis je vous les épargne)…J’ai passé une super journée :yum: (reste que j’ai du faire mon boulot salarié durant la nuit, mais c’est un détail).

Elle déconstruit synthétiquement les stratégies d’écritures les plus courantes de déconstruction de la personne des Noirs vers une reconstruction d’un objet littéraire qui n’est au final plus jamais sujet. Sans m’étendre non plus, l’absence de dialogue, ou son remplacement par des paroles animalières (grognements par exemple) ; la fétichisation, la condensation métaphorique, etc…je ne vais pas paraphraser les 100 pages, ça serait inutile.

Petit point de désaccord (il en faut, même entre amoureuses) : elle considère que le phénomène a été le même pour les femmes mais que ce n’est plus le cas, et qu’elles sont devenues de véritables sujets de littérature. Qu’elles aient subi le même phénomène, c’est certain, mais elles le subissent toujours (ou à nouveau-cet essai date de 1992) de toute évidence.
Un exemple fascinant : Prison avec piscine de Luigi Carletti, ouvrage récent. De façon remarquable, dans ce…machin, les seuls personnages à bénéficier de l’insigne honneur d’avoir des dialogues complets avec différents personnages sont les hommes. Les femmes, deux, il n’en faut pas trop, sont d’un côté une Maman et de l’autre une Putain. La Maman est vraiment maman et use vis à vis du héros (beuuurk) dans ses très rares réparties (deux ou trois de trois lignes max) du langage du soin, de la tendresse. La Putain est quasiment véritablement une péripatéticienne et, figurez vous que quand elle ouvre la bouche -pour autre chose que pour une fellation-, c’est pour provoquer le héros (beuuuurk). Spoil! Il couche avec la Putain et épouse la Maman. Ca vous étonne, hein?
Sans m’étaler plus sur ce…machin publié et ayant vaguement une forme de livre(je ne vous ai donné là qu’une partie de ses défauts) il rentre tellement dans le cadre de l’analyse de T. Morrison qu’on jurerait une caricature créée pour l’occasion.

Les premières pages sont également une réflexion sur la place du lecteur dans la littérature, et de son apport dans le sens du livre.
Dans la mesure où, elle, en tant qu’écrivain, cherche “à désentraver l’imaginaire des exigences de langage” d’“une société entièrement racialisée” ; le travail du lecteur, en parallèle, est similaire.
Car la littérature n’est évidemment pas neutre : dès lors qu’elle se pense comme telle, elle soutient activement les fondements en cours de la société dans laquelle elle s’exprime (et on en revient au tout est politique :wink: ).
En anthropologie, on parle de décoloniser l’imaginaire :slight_smile:

Bon bref.
J’ai aimé ce livre.
Non. En réalité, je l’ai immédiatement commandé après avoir refermé l’exemplaire de la bibliothèque, parce que, de toute évidence, et malgré les nombreuses notes que j’ai déjà prise, je le relirai souvent!


#22

Bon, alors, je suis complètement néophyte sur le sujet et avant de suivre certaines de vos conversations sur le forum, l’idée même d’un féminisme noir ne m’avait jamais effleuré! :open_mouth:

Mais vos post, et les tiens en particulier @Jacmel, me font me poser toute une série de questions comme: pourquoi est ce que par défaut, quand je lis, j’imagine des perso blancs, sauf si l’action se passe en Afrique ou s’ils ont un nom vraiment “typique” (pas fan de l’adjectif, mais pas trouvé mieux), comme Padma et Parvati Patil? Pourquoi est-ce que tout le monde trouve ça stupéfiant qu’Hermione soit noire dans la pièce de théâtre? Qu’est-ce que je projette sur les personnages en fonction de leur nom, de leur sexe, de leur niveau social, bref, qu’est ce que je leur mets comme étiquette avant même d’avoir vraiment commencé la lecture, quels sont les clichés auxquels je souscris sans même m’en rendre compte? (cette partie est aussi sûrement valable dans la vie réelle :sweat:).


#23

Tu (on) projettes peut-être ce que tu (nous) es (sommes) ?


#24

Tout l’intérêt du travail de T. Morrison pour la fiction est de montrer que nous (nous blanc) nous projetons, certes, mais pas seulement.

Cela n’affecte pas que nous (blancs supposés) qui nous reconnaissons (phénomène assez logique en soi), mais également tout lecteur, y compris non blanc, qui va lire implicitement, blanc. C’est surtout là le problème
pour cet exemple là de la couleur (un exemple qui peut se décliner sous de nombreuses formes : sexe supposé, genre supposé, “validisme” -état non handicapé- supposé, etc…).

En fait, à partir du moment où on parle de personne de couleur, où on définit une personne sur une ligne de couleur d’abord (par exemple dans la fiction justement, où on va définir qu’un personnage est noir si et seulement s’il est décrit comme noir) ; cela implique inconsciemment que se trouve en face la non-couleur, la norme implicite impensée, et selon T. Morrison, impensable.
Pour en rester à la fiction, on peut voir deux écoles :
-Le scénariste de James Bond qui réagit quand on propose Idriss Elba comme nouvelle incarnation de l’espion en soulignant “Je ne l’ai pas écrit comme un noir”. On s’en doute…mais la vérité, c’est qu’il ne l’a pas pensé comme un blanc non plus, il n’a simplement pas pensé la couleur. Et dans ce cas, J.Bond peut aussi bien être noir. Il n’est pas nécessaire de le penser comme tel.
-J. K. Rowling et les réalisateurs de ses films, qui ne se sont pas inquiétés de chercher le mot noir dans ses descriptions. A l’instar de Hermione, Dean Thomas n’est jamais décrit comme noir (comme les soeurs Patil ne sont jamais décrites comme indiennes), il l’est pourtant dans les films, sans que cela n’interroge personne (et merci à eux, de nous avoir fait découvrir Alfie Enoch au passage).

Ben, nous sommes issus de notre société et de ses fondements, quel qu’ils soient.
Sincèrement, je me surprends parfois à faire une réflexion sexiste, et ma fille doit me le faire remarquer.
Si je me questionne autant sur la couleur, c’est autant pour des raisons de travail (ma recherche) que pour des raisons familiales. J’y suis confrontée depuis toute petite.
Ce que nous pouvons par contre c’est nous questionner nous même quand on nous le fait remarquer (y compris pour ne pas être d’accord d’ailleurs!!!). Enfin je crois.


#25

Tout ça me confirme bien que je n’en suis qu’au niveau 1 du questionnement! :wink:


#26

Je pose là une réflexion de la postface d’Oreo dont j’ai parlé dans un autre post, et qui répond à un des malaises que je ressentais en lisant le roman, et en particulier, l’usage maximal de ce qu’on appelle “l’humour juif” (les contours sont encore flous à mes yeux).
“Ross nous signale que l’humour ethnique constitue un élément primordial lorsqu’il s’agit, de manière très sérieuse, de construire des identités américaines au sein de la culture dominante - celle-là même qui va rejeter certains aspects de groupes ethniques variés tout en s’en appropriant d’autres. Quand l’humour d’initiés d’un groupe minoritaire rencontre la culture populaire (ici américaine, mais justement je trouve que c’est un réponse très pertinente à certains “humours” que l’on peut connaitre), se transformant en humour ethnique, certains membres de cette communauté tenue en marge sont alors autorisés à gagner leur vie en riant de ce qui rend un groupe ethnique minoritaire “drôle”, ou (plutôt!) étrange, ou incompréhensible aux yeux des autres” Haryette Mullen.
C’est extrêmement intéressant.
l’irruption dans la culture majoritaire, à mon avis, ne fait pas que ça, ou plus exactement, la conséquence de ce qu’elle décrit là est une fossilisation de “cultures”, auparavant dans une mouvance ironique interne, en des caricatures d’elles-mêmes. C’est aussi paradoxalement un mode de dilution dans la culture majoritaire (non pas au sens disparition, mais au sens d’un véritable syncrétisme).
Ce qui peut faire par exemple que deux personnes écoutant Kavannagh citant son père Haïtien ne vont pas rire du tout du même point de vue : d’un côté de l’extrême étrangeté, de l’autre de l’extrême ressemblance (pour un exemple que je connais mieux, mais évidemment des humouristes comme Semoun ou Kakou jouent à plein dans ce schéma là). Je me demande si on peut penser l’humour politique d’un Coluche sur cette base là.

Ce type d’humour, faisant rire les opposés d’une société m’avait toujours mise mal à l’aise, car je leur cherchait un sens, une direction volontariste, je ne le voyais pas comme un enfermement -pensé ou non, consenti ou non-. Cette approche me permet de les repenser de façon plus apaisée peut être.

(C’était ma minute délire du matin, quelqu’un aurait-elle un croissant? J’ai la dalle, que du café sous la main et la flemme de descendre chercher un croissant -et pas d’enfant ou de mari à exploiter sous la patte)


#27

NB : si je pose ca là, ça va peut être me motiver


#28

A croire que je ne m’intéresse aux essais que lorsque j’ai un café dans la main et rien à manger avec (toujours ce fameux croissant qui me nargue par ma fenêtre ouverte, simplement parce que je vis cette torture quotidienne d’habiter au dessus de chez un boulanger).

Bref.
J’avais été extrêmement déçue (enfin, partiellement, des discussions avec ses étudiants m’avaient laissé anticiper que) par David Le Breton dans son anthropologie des émotions : trop superficiel, aucun approfondissement et un ensemble d’affirmations non justifiées (et faciles à démonter qui plus est en connaissant un minimum de littérature dans ce domaine précis). Bref, j’avais fait une croix sur Le Breton (bouh, pas beau!).
Sauf que c’est tout de même celui qui a le plus investi l’anthropologie de notre rapport au corps et que son anthropologie de la douleur me titille furieusement, sans même parler de son Tenir - Douleur chronique et réinvention de soi qui m’allume carrément (dessous de dentelles, massages, bougies et tout et tout).
Alors, me suis-je dit, entre deux rêvasseries plus tournées vers les croissants, alors, peut être que dans son domaine il est un (peu) plus compétent, ou du moins, moins incompétent (après tout, tout un chacun peut commettre l’erreur d’aller parler de ce qu’il ne connait pas) ; le résultat est là, j’ai commandé ces deux titres là.
J’espère sincèrement, cher David, ne pas être déçue. Compris?

NB : tout ça vide mon porte monnaie et ne me rapporte même pas de croissant.


#29

J’aurais une question à poser sur l’histoire du japon, étant replongée récemment dans l’histoire du largage des bombes atomiques…

Comment comprendre, avec nos yeux d’aujourd’hui, qui vivons une époque de vendettas nationales poussées (tu bombardes chez toi, je bombardes chez toi) , l’après seconde guerre mondiale?
Comment comprendre qu’une telle chape de plomb ait été posée sur les horreurs qui s’y sont passées, au point que certains aspects ne remontent que depuis une dizaine d’années (les exactions de l’armée japonaise sur le continent sont encore en débat historique!), et que, pardonnez-moi de le dire franchement, les Etats Unis n’aient même pas reçu une pichenette pour les bombes atomiques?
Nos prédécesseurs ont admis/pardonnés/acceptés volontairement ou brutalement à contre coeur, je ne sais pas, de vivre dans un monde où on faisait semblant d’oublier tout ça. Et ça me rappelle les débat sur la possibilité de pardonner (et surtout qui doit et peut pardonner) lors des grandes commissions nationales en Afrique du Sud et au Rwanda…


#30

Je viens de terminer La 6ème extinction d’E. Kolbert…Ce n’est pas la première fois bien sûr, mais c’est toujours plus glaçant de voir l’impact de l’homme et surtout le très très très sombre avenir que nous préparons à la planète (cette recherche ci étant principalement axée sur la faune).
En outre, j’y ai découvert la responsabilité de l’homme dans la précédente extinction de masse de la mégafaune de mammifère, responsabilité que j’ignorais jusque là…

E. Kolbert reprend les extinctions de masses passées pour évoquer, exemple par exemple, l’extinction de masse qui est en cours actuellement. Et nous rappeler, encore, et encore, que le point de non retour a été dépassé…ce qui n’empêche pas de réagir (si seulement).

Bref.
Un livre à lire et à faire lire au maximum de personnes possible. Tant mieux, c’est bien écrit, bien construit, ça se lit en une bouchée, et ça vient de sortir en poche (et il y en a beaucoup en bibliothèque, aussi, ça aide)


#31

Et zou, le banquier pas content et moi ravie

et pour le bouquin en question :

https://livre.fnac.com/a10845004/Angela-Davis-Blues-et-feminisme-noir?omnsearchpos=3